lundi 23 janvier 2017

La minute de mauvaise humeur du libraire

Les transports, illustrations Charlotte Ameling,
Milan, 13,90 €
Le libraire vient de recevoir de la part de son transporteur unique et préféré (car il faut savoir, doux lecteurs, que les livres qui s'étalent à l'étal du libraire doivent être acheminés jusqu'à lui par de lourds véhicules à quatre roues ou plus) un petit mot doux.
Celui-ci s'intitulait :
" Revalorisation de nos tarifs de vente au 1er février 2017 ".
Le libraire, qui conçoit, on s'en est peut-être aperçu, un grand amour, un amour immodéré, pour la subtilité du langage a immédiatement apprécié le trait.
En effet, le transporteur unique et préféré qui a, lui aussi, le sens de la nuance, et dont on voit les véhicules filer allègrement sur les autostrades dans tout notre pays, n'avait pas écrit qu'il allait augmenter, corser, doubler, monter, hausser ses prix à dater du mois prochain ; ni : taxer, écornifler, larronner, tirer la laine et, encore moins, tondre le libraire en février prochain.
Non, pour ne pas heurter le libraire, il avait suavement écrit qu'il revaloriserait son tarif.
Et le libraire, dont on peut dire beaucoup de mal mais qui reste une créature idéaliste, aérienne, immatérielle, sait apprécier la poésie en toute circonstance. 

C. Gifford, Voitures, trains, avions et bateaux,
Gallimard Jeunesse, 256 pages, 24,95 €






dimanche 22 janvier 2017

Dimanche, mode d'emploi

En quête du dimanche,
Infolio, 240 pages, 14 €
Si vous ne savez pas quoi faire aujourd'hui dimanche ; si vous pensez que vos commerces préférés (pour ne pas citer votre chère librairie) doivent rester ouverts sept jour sur sept ; si vous estimez, au contraire, que le dimanche doit rester un jour chômé voué au repos, comme Dieu s'arrêtant le 7e jour ; ou si vous souhaitez le passer à vous distraire comme vous l'entendez, bref : si vous voulez démêler ces questions et comprendre ce que seront les dimanches de demain, précipitez-vous sur En quête du dimanche.
Il s'agit d'un dossier au format de poche où les multiples facettes de la " rythmique hebdo-
madaire " dans un monde urbanisé sont évoquées. Les points de vue du géographe, de l'urbaniste, de l'anthropologue, du philosophe y sont réunis pour tenter de dégager un dimanche souhaitable.
En attendant, le livre est disponible aujourd'hui même, à partir de 15 heures.
Disponible aussi, le livre d'Olivier Marchon sur la façon qu'ont les hommes et les différentes sociétés d'appréhender l'écoulement du temps et son découpage. Rien qui soit ni universel ni immuable, même s'il a fallu instaurer un même temps pour tous afin de s'y retrouver dans les déplacements des marchandises et des gens à travers le monde.

Olivier Marchon, Le 30 février et autres
curiosités de la mesure du temps;
Seuil, 172 pages, 14,50 €

samedi 21 janvier 2017

La meilleure première page de la semaine : Cingria

Charles-Albert Cingria,
Le Carnet du chat sauvage, Fata Morgana,
48 pages, 12 €
Si l'on devait élire l'auteur de la meilleure première page publiée cette semaine, le libraire voterait sans hésiter pour... Charles Albert Cingria (il est né en 1883 à Genève et mort dans la même charmante ville en 1954) pour la première page de Le Carnet du chat sauvage. La voici sans plus attendre :
" Est-il besoin de vous dire que ce qui me rendait si visiblement anxieux, ainsi tapi dans l'herbe, c'était cette impunité parfaite de trop d'oiseaux grassouillets sur les hautes branches de ces superbes verdures. Et je les eusse volontiers pulvérisés s'il n'eût fallu au préalable me livrer à une gymnastique qui était aussi indigne de ma nature que contraire à mes résolutions. J'avais depuis longtemps décidé de ne plus monter aux arbres. En effet, d'abord, à quoi est-ce que cela sert ? A prouver que vous pouvez aller aussi qu'eux. Cependant, quand vous y êtes, ils n'y sont plus. Où sont-ils ? Vous les faites taire évidemment, puisque la solitude que votre présence implique institue le silence. Mais ils n'en recommencent pas moins d'autant plus fort ailleurs. "
Ce chat qui écrit à la première personne a beaucoup d'humour (qu'attendiez-vous avec Cingria ?) et il est publié par Fata Morgana.
Une seule petite chose manque à la félicité sans bornes du libraire : que l'éditeur lui signale, aussi discrètement qu'il le veut, la date à laquelle le carnet du félidé en question fut rédigé et, peut-être, publié. Une petite ligne en page 4 ou in fine eût suffit, s'il ne voulait pas se fendre d'une présentation.
Pour faire brièvement connaissance avec Cingria et son art, cette vidéo n'est pas superflue. Vous avez les hommages de Charles-Albert.


vendredi 20 janvier 2017

La faculté d'admiration

Anna Maria Ortese, Les Petites Personnes,
traduit de l'italien par Marguerite Pozzoli,
Actes Sud, 350 pages, 23 €
Anna Maria Ortese (1914-1998) est, avec Natalia Ginzburg (1916-1991), et de la même génération qu'elle, la prosatrice italienne préférée du libraire.
Elles furent deux consciences, deux " consciences profondes ", selon la propre expression d'Ortese, aux prises avec le monde et l'humanité, leurs duretés, leurs beautés, leurs tragédies, leurs illuminations.
Deux consciences sensibles à la condition des créatures les plus faibles, parmi les hommes ou chez les autres animaux.  Une bonne partie de ce nouveau recueil posthume d'Anna Maria Ortese est, du reste, consacrée aux créatures sauvages ou apprivoisées et à leurs souffrances. Le chien torturé ; les bêtes livrées à la vivisection ; le cochon que l'on saigne. " Avec une absolue lassitude du cœur ". Et, toutefois, la faculté  d'admiration conservée jusqu'au bout -- tout Ortese est exprimée dans ces quelques mots.
" Admirer quoi ? me dira-t-on ? Je n'ai pas de doute : admirer le monde et toutes les formes des choses : celles qui sont à l'extérieur du monde et que nous ne voyons pas, mais dont les instruments et la pensée nous disent qu'elles sont réelles,  et celles qui apparaissent, restent un moment puis disparaissent -- en une grandiose fantasmagorie qui se divise en saisons et se répartit en temps ordonnés -- sur la planète où nous vivons. "

Le Chez-soi des animaux, de Vinciane Despret, est une jolie réflexion destinée aux enfants sur les animaux et leur habitat, leur oïkos : la coquille, pour l'escargot, le nid, pour l'oiseau, l'espace chargé de leurs chants pour les singes chanteurs. Ou encore, l'endroit de la rivière que les saumons doivent retrouver. Poétique et scientifique. A conseiller vivement.
Vinciane Despret, Le Chez-soi
des animaux, Actes Sud,
48 pages, 6 €

jeudi 19 janvier 2017

Trois femmes remarquables

Elles s'appellent Charlotte Delbo, Germaine Tillion et Milena Jesenkà.
Leur vie, leur action, leur œuvre seront présentées par
Jacqueline Bourgeade, Catherine Delisle-Pelletier et Milie Moratille
SAMEDI 4 FEVRIER à 15h30
au numéro 5 de la rue Sornin.
Nous vous espérons nombreux !

Charlotte Delbo (1913-1985)

Germaine Tillion (1907-2008)
Milena Jensanskà (1896-1944)

 

mercredi 18 janvier 2017

Samedi BD (21)

Lors du dernier SAMEDI BD, Géraldine a (notamment) évoqué
les cinq pépites suivantes :

Zerocalcare, Kobane Calling,
Cambourakis, 23 €

Jean-Denis Pendanx, Au bout du fleuve,
Futuropolis, 20 €


Morvan, Evrard, Tréfouël, Walter, Irena,
Glénat, 14,95 €

Ancco, Mauvaises filles,
Cornelius, 20,50 €

Alcante, Bollée, Besse, Lao Wai,
Glénat, 13,90 €
 
 


mardi 17 janvier 2017

Mâcher ses mots et autres gamineries

Eric Chevillard, Ronce-Rose, Minuit,
142 pages, 13,80 €
Quelqu'un qui aime à ce point les mots ne peut pas être complètement mauvais.
C'est ce que le libraire se dit immédiatement en lisant Ronce-Rose, sans trop savoir où est en train de le conduire Eric Chevillard. Et ce sentiment est agréable.
Il y a plein de vocables que Ronce-Rose, l'héroïne de ce roman (comme il est indiqué sur la couverture du livre)  ne comprend pas :
" Ornithologie " ou les mots de l'expression " âpre au grain ". "Gérontologie " non plus (vocable dont elle devrait, si jeune, se méfier).
En revanche, elle connaît du russe : isba et samovar et apprécie, comme Mâchefer, son copain, les mots français " parfum", " jeune
fille ", " harmonie " et l'expression : " le bonheur passait il a fui ".
Avez-vous suivi ?
Vous ne devriez plutôt pas. 
Car la logique n'est pas le fort de Ronce-Rose.
Le rapport du mot à la chose, l'arbitraire du signe et tout le tralala linguistique, voilà ce qui l'intrigue. Attendu qu'elle est de la famille d'Alice (celle du pays des merveilles,  patrie préférée du libraire) et de Zazie (celle du métro, pas la chanteuse).
Eric Chevillard, quand il n'imagine pas les mots qui font vivre Ronce-Rose tient une chronique littéraire dans Le Monde. L'une des meilleures sur le marché. Car il ne mâche pas ses mots.
Ce qui fait plusieurs plumes à son chapeau. Pour parler comme Ronce-Rose qui n'est pas née de la dernière pluie et prend les mots à la lettre. Voilà, c'est dit. Ronce-Rose que l'on surnomme
" moulin à paroles " et qui est " blonde comme les blés ", se lit par ailleurs comme un conte d'aujourd'hui.

Eric Chevillard, L'autofictif à l'assaut des cartels,
L'Arbre vengeur, 224 pages, 15 €